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Nikos A. Salingaros
Face à l'esthétisation du chaos urbain prônée par certains, d'autres réflexions existent. Sans prendre parti, il apparaît intéressant de donner la parole à ceux qui (à l'exemple de Nikos A. Salingaros, Professeur de Mathématiques à l'Université du Texas à San Antonio, U.S.A., collaborateur de Christopher Alexander) essayent d'appliquer modélisations, fractales, à la conception urbaine. Curieusement en France, il semble qu'il y ait peu de recherches, et d'intérêt pour ces approches.
Archicool : Quel est votre parcours ?
Nikos A. Salingaros : Je suis docteur en physique théorique. Élevé dans la tradition des problèmes fondamentaux « élégants », comme la mécanique quantique, la théorie des champs, la relativité générale, mon premier travail est très mathématique ; c'est pour cela que je suis devenu professeur de mathématiques. J'ai étudié avec plusieurs Nobelistes en physique comme Paul Dirac, Chen-Ning Yang, et S. Chandrasekhar. J'ai terminé mon Doctorat à la State University of New York à Stony Brook en 1978. Après avoir été professeur dans différentes universités, j'ai joint l'Université du Texas à San Antonio en 1983, où je suis resté jusqu'à maintenant...
C'est important de souligner la différence entre la physique et les mathématiques, car cela influence beaucoup l'approche aux problèmes scientifiques. Le physicien essaie d'atteindre les origines des phénomènes, même s'il doit sacrifier l'élégance et la structure formelle mathématiques. Au contraire, le mathématicien respecte toujours les formulations mathématiques déjà faites ; il préfère avancer cet édifice logique plutôt que donner une réponse à un problème actuel.
Archicool : Pourquoi cet intérêt pour l'architecture, l'urbanisme et les mathématiques ?
Nikos A. Salingaros : Facile : c'est entièrement à cause de mon amitié avec Christopher Alexander. Il a défini le problème essentiel de l'existence : comment un être humain établit un rapport avec l'univers. L'architecture est l'environnement artificiel créé par l'homme ; l'urbanisme est la matrice dans laquelle on construit l'univers artifiel... Comme jeune garçon, je voulais devenir peintre, et j'ai découvert le rapport entre nous, le dessin, et les formes naturelles. (Toute cette structure merveilleuse qui vient directement de la nature n'apparaît point dans l'architecture de notre siècle. Quelque chose de fondamental s'est perdu). Quand j'ai lu le livre "Notes on the Synthesis of Form" d'Alexander comme étudiant, cela m'a fait comprendre l'architecture du point de vue mathématique. Plus tard, je suis allé à Berkeley, où Alexander est Professeur d'Architecture, et je lui ai téléphoné. On s'est rencontrés et on est devenus amis tout de suite. Après cela, je l'ai aidé avec son livre "The Nature of Order", qui est presque prêt à paraître après 30 ans de travail. Mon rôle est celui d'éditeur et de conseiller... Alexander lui-même a fait des études de mathématiques et de physique ; ses pensées sont nées dans l'esprit scientifique et ne correspondent pas aux pseudo-idées en vogue.
Il trouve plus avantageux de discuter ses théories avec des scientifiques qu'avec des architectes. Pour moi, après une carrière de recherche en mathématiques et en fusion thermonucléaire, j'ai finalement décidé qu'il fallait aider le travail d'Alexander plus directement. C'est-à-dire, de me jeter à l'eau moi-même. Avec une douzaine de publications sur l'architecture et l'urbanisme très controversées, maintenant je lutte à côté de mon ami.
Archicool : Quelles sont les perspectives d'applications ? Les modèles mathématiques ne font-ils pas abstraction de certains paramètres humains, comme l'inertie, la mode, la résistance au progrès etc ? Comment modéliser mathématiquement la loi du Marché en architecture ? Les rapports de force politique ? L'irrationnel ?
Nikos A. Salingaros : Non seulement j'espère appliquer les mathématiques à l'architecture et à l'urbanisme ; je pense même qu'il est impossible de faire du progrès sans une telle application.
Le problème est tellement grave... Je vois une situation chaotique et très dangereuse pour notre civilisation : personne ne contrôle ni ne comprend les forces architecturales et urbaines qui forment notre environnement. On risque de détruire notre vie ; il y a des problèmes fondamentaux de quasi la même magnitude que la guerre thermonucléaire ou l'empoisonnement par radiation et par substances carcinogènes. Les désastres urbains et architecturales sont évidents partout dans le monde entier ; créés selon les techniques qui s'enseignent dans nos écoles d'architecture !
Les modèles mathématiques -- s'ils correspondent aux phénomènes architecturaux -- aideront à comprendre les forces physiques ou sociales... Bien sûr, c'est beaucoup plus difficile de modeler les influences commerciales et politiques, qui jouent un rôle clé dans l'architecture et l'urbanisme. Mais je crois que c'est exactement pour cela qui'l faut comprendre les forces physiques, physiologiques, et sociales pour mieux les exprimer, et pour les protéger des forces souvent irrationnelles de la mode et de la puissance politique...
L'irrationnel dans l'architecture : c'est un mot dangereux. L'architecture des années 20 soi-disant rationnelle est à base irrationnelle parce qu'elle ne permet pas l'interaction de l'espace et des matériaux avec l'homme. Et pourqui interdire cette interaction ? C'est une idée folle et irrationnelle ! Au contraire, maintenant on a des preuves que la connection entre l'environnement et la physiologie cognitive influence notre conscience (et très probablement, notre intelligence). Si on se sent bien à l'aise dans un café Art Nouveau, on peut faire des expériences sur la physiologie du corps : mesurer la température de la peau ; la pression du sang ; le niveau d'adrénaline ; la concentration de produits chimiques dans le cerveau ; etc. C'est très rationnel.
Archicool : D'après vous quelle est la position de la recherche française dans ce domaine particulier ? Qui sont les représentants de cette discipline en France susceptibles de faire autorité ?
Nikos A. Salingaros : Je connais trop peu les architectes Français pour me permettre de dire qui est au courant des nouvelles façons de penser. Néanmoins, il existe une tradition urbaine déjà avancée en France. Malheureusement, ceux qui ont identifié le problème de l'architecture « anti-humaine », comme Roland Castro, Louis Chevalier, et Léon Krier, et qui demandent une solution plus humaine, n'ont pas d'appui dans le monde de l'architecture (ni dans le monde politique). Cela est analogue à la cavalarie attaquant des chars d'assaut. C'est un effort noble mais futile ; sans base scientifique on ne pourra arrêter la destruction de notre planète...
Parmi les urbanistes français, Gabriel Dupuy (à Paris) propose le concepte de la ville connectée, qu'il nomme « l'urbanisme des réseaux ». C'est une vision opposée à celle de la CIAM, avec sa géométrie vide qui sert seulement à construire un monde anti-humain ; la vie est la conséquence de connections et il faut respecter les connections plus que la géométrie trop simple...
Un autre urbaniste, Pierre Frankhauser (à Besançon) a été parmi les premiers à identifier la ville comme une structure fractale. De nos jours, on sait que la nature est en grande partie fractale ; c'est-à-dire, elle nous montre une géométrie d'échelles connectées en hiérarchie, comme un arbre ou un chou-fleur. La ville n'obéit pas à une géométrie trop simple ou trop « pure ». Une ville simplifiée est un object sans vie... À part ces deux urbanistes, il y a des gens dans le monde de l'informatique qui reconnaissent le travail de Christopher Alexander, mais qui l'appliquent au software et non aux bâtiments. Je suis sûr qu'il y aura des informaticiens Français qui comprendront la complexité urbaine beaucoup mieux que la plupart des urbanistes. L'informatique d'aujourhui est une mine d'or inexploitée pour l'urbanisme.
Archicool : Les mathématiques sont une représentation d'une abstraction, en somme une image virtuelle ?
Nikos A. Salingaros : Oui et non. Un modèle mathématique est une abstraction de choses qui sont très compliquées en actualité. On peut explorer des possibilités avec les mathématiques -- si on dispose d'un bon modèle -- et ce rôle de modelage est comparable à une image virtuelle. On décide toujours avec soin quels paramètres sont les plus importants avant de créer le modèle ; sinon, le modèle peut être dangereux parce qu'il déçoit.
Archicool : L'architecture virtuelle, la "virtualité" qu'en pensez-vous ?
Nikos A. Salingaros : Moi, je crois que la capacité virtuelle du dessin est une méthode d'une puissance extraordinaire et sans précédent pour réaliser nos dessins. Dans le passé, on devait construire des modèles miniature, qui ne donnent ni la perspective ni la connection psychologique avec les formes à l'échelle finale. La virtualité permet de ressentir directement la forme et les surfaces. On peut facilement changer le dessin pour optimiser la connection entre bâtiment et être humain. Si on considère l'intelligence humaine comme la faculté de planifier dans la tête, la virtualité est une extension du cerveau humain. Cette idée a été le rêve de l'Intelligence Artificielle, finalement réalisée.
Mais, attention : le software représente l'opinion d'un individu ou d'un groupe de programmateurs ; il faut être sûr que le programme permette de planifier sans restrictions cachées.
Archicool : Comment voyez-vous l'avenir de la modélisation dans l'urbanisation ?
Nikos A. Salingaros : Ici nous avons encore du travail à faire. Bien sûr la modèlisation est un élément essentiel dans l'urbanisme de l'avenir. Le "On-line Planning Journal", dont je suis un des éditeurs, est en place pour profiter de cette direction de recherche. Les techniques pour la planification ne sont pas encore développées ; il faudra encore beaucoup de travail théorique pour comprendre la cohérence urbaine, et les forces qui favoriseront -- ou détruiront -- cette cohérence. Malhereusement, je crois que très peu est connu pour le moment. La ville ; la vie urbaine ; l'ambiance magique des lieux vivants ; comment établir des modes de transport sans tuer le corps urbain ; c'est plus mystérieux que la formation des étoiles ! Beaucoup de gens pensent connaître les résponses, mais ce sont des illusions (ou plutôt c'est l'arrogance des gens ignorants). Et sans les phénomènes de base, on risque de faire des erreurs dans la modélisation. C'est pour cela que j'ai choisi ce métier.
Archicool : Pour terminer il est demandé aux interviewés de citer un lieu parisien particulièrement apprécié.
Nikos A. Salingaros : Chaque fois que je suis à Paris, j'essaie de visiter le Musée Rodin, le vieil Hôtel Byron. Pas seulement pour son contenu d'oeuvres d'art magnifiques, mais pour l'architecture. Ici on trouve le charme du lieu ; les espaces humains ; malgré un certain isolement des autres lieux parisiens avec plus de vie. Aussi, je cherche les entrées de Métro d'Hector Guimard qui ont été sauvées. Il y a beaucoup de trésors architecturaux et urbains à Paris ; aussi beaucoup de désastres que j'essaie d'éviter à tout prix, même si mes amis vont les visiter, mais heureusement il reste encore assez de patrimoine pour donner une idée du génie créateur particulier français dans l'architecture et l'urbanisme.
Propos recueillis par mail, janvier 2001
Pour contacter Nikos A. Salingaros e-mail salingar@sphere.math.utsa.edu